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La Productique et sa Culture : Travailleurs coloniaux pendant la Grande guerre



Entre 1916 et 1918, des incidents de caractère racial opposant des Français à des travailleurs coloniaux recrutés pour l’essentiel en Afrique du Nord, en Indochine et en Chine. Les travailleurs coloniaux en étaient venus à symboliser les méfaits de la guerre dans la classe ouvrière française. Cette identification négative de la main d’oeuvre coloniale avec la guerre a résulté de la crise du moral des années 1917 et 1918 et du comportement des syndicats, des employeurs, de l’Etat français.

Isolés par une interdiction d’être syndiqué et leur statut qui les faisait appartenir plus à la catégorie des prisonniers de guerre qu’à celle d’ouvriers indépendants, il y a eu à leur égard une véritable ségrégation qui a reproduit en métropole le modèle colonial. On a favorisé le développement des antagonismes raciaux en faisant du recours aux travailleurs coloniaux, plus mal rétribués et interdits de revendiquer, une menace pour l’emploi des ouvriers français. En refusant le recours à une main d’œuvre coloniale féminine, l’État français a favorisé les rapprochements entre ouvriers coloniaux et ouvrières françaises travaillant pour l’économie de guerre. Les relations sexuelles entre femmes blanches et hommes de couleur virent le jour, entrainant une recrudescence du métissage. Ce qui conforta la décision d’isoler les T.C.

C’est vers le mois de mars 1917 qu’apparaît et évolue l’hostilité à leur égard. Certains articles de presse, certains rapports de fonctionnaires laissent entendre que le travail fourni par les travailleurs coloniaux laisse à désirer, qu’ils sont inefficaces, peu qualifiés, paresseux et qu’ils ont une propension pour le jeu et la boisson. Des pétitions circulent pour qu’ils soient éloignés au plus vite des populations autochtones. Dans les actes de violence raciale qui se produisirent, on retrouve souvent des soldats permissionnaires. Les rapports de témoins montrent que la provocation verbale ou l’agression initiale provient rarement des étrangers. Une vingtaine de français et d'étrangers vont périr dans les actes de violence qui se sont produits en 1917. Analysant différentes rixes ou émeutes ayant eu lieu durant l’été 1917, il apparait qu’elles touchent l’ensemble des travailleurs coloniaux, mais plus particulièrement les Africains du Nord (60% de la main d’œuvre coloniale).

L’une des plus importante émeute raciale visant des Indochinois eût lieu à l’usine de Saint-Médard près de Toulouse qui employait une main d’œuvre de 5 000 annamites sur un total de 16 000 ouvriers. L’attitude des autorités françaises confrontées à ces émeutes a été de renforcer les contrôles afin d’empêcher l’apparition de nouveaux désaccords. Si l’immense majorité des enquêtes ont conclu que les fauteurs de troubles étaient généralement les ouvriers français ou les populations autochtones, rares furent les mises en cause devant la justice. Les Marocains étaient aussi visés par cette violence. La cause la plus probable est dans l’histoire même du Maroc, protectorat français (non pacifié au moment de la déclaration de guerre) qui avait été au centre des tensions franco-allemandes entre 1900 et 1912.

Les attaques contre les ouvriers coloniaux sont apparues au même moment que les grèves féminines du secteur du textile parisien. Les ouvriers se sont attaqués à eux parce qu’ils étaient devenus le symbole d’une concurrence tant économique que sexuelle. L’idée des ouvriers coloniaux briseurs de grèves n’a pas été qu’un mythe. Ce fut le cas dans certaines usines de guerre (Angoulême, Bergerac et Saint-Médard en juin 1917). L’isolement des travailleurs coloniaux dans le milieu ouvrier français, l’existence de barrières linguistiques, le refus des syndicats français de prendre en compte cette main d’œuvre facilitèrent ce genre de pratique. Les Chinois furent souvent ressentis comme des briseurs de grèves. Alors que les deux groupes avaient un vécu commun, les ouvrières en grève ont souvent appelé leurs homologues à se joindre à elles et à rallier à leur cause. Les travailleurs coloniaux restèrent la plupart du temps en retrait de ces mouvements de grève, ce qui occasionna une rancœur des femmes à leur égard. Là encore, ils furent assimilés à des jaunes et certaines ouvrières les considérèrent comme tels.

La guerre a provoqué une décrue provisoire des tensions entre les Français et les ouvriers étrangers d’origine européenne. La violence d’avant guerre à l’égard des Italiens ne s’est pas poursuivie pendant la guerre car les deux groupes ont trouvé des accords au sein même de la lutte. Ce sont les travailleurs coloniaux qui ont pris l’ancienne posture inconfortable des immigrés européens. L’antagonisme à l’égard des ouvriers coloniaux diffère profondément de l’accueil enthousiaste qui fut fait aux soldats coloniaux. Ces derniers ont généralement été chaleureusement accueillis par une population qui a vu en eux les défenseurs d’une France injustement agressée. Les ouvriers coloniaux furent, au contraire, perçus comme une main d’œuvre supplétive qui a permis aux différents gouvernements d’envoyer plus de Français sur le front.

L’hostilité raciale qui est apparue en 1917 ne peut simplement être imputée à l’introduction de 300 000 ouvriers non européens. Elle a résulté de politiques conscientes, entreprises par différents groupes de la société française. En payant moins les ouvriers coloniaux, les employeurs français ont vu là un opportunité qui leur a permis de casser les grèves lorsque l’occasion s’en présentait. Après la guerre, le gouvernement français a renvoyé chez eux les travailleurs coloniaux jugeant que la France n’était pas prête à accepter une société multiraciale.


D'après J.F. Jagielski
http://www.crid1418.org/bibliographie/commentaires/stowall_jagielski.htm







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